Putain de fusil

Fin décembre 2013, elle a passé son dernier Noël en famille avant de repartir pour la République Centrafricaine. Et son destin s’est joué là-bas, près d’un lieu qui s’appelle Bouar. Appareil photo contre fusil, le combat était inégal.

Camille Lepage est tombée le 12 mai 2014 ! Putain de fusil ! Pourtant devant une telle horreur aussi absurde et abjecte, le désespoir apparaît soudain comme un non-sens si une fois séchées nos larmes nous voulons bien regarder ses photos. Pour comprendre que si son assassin a pris sa vie, il est et restera à jamais radicalement impuissant à en voler le sens.

Camille Lepage, photographe et journaliste, incarne pour l’éternité la quête absolue de la vérité et l’inlassable combat pour la liberté d’expression.
Fille d’Angers, lycéenne d’Angers, Camille n’a cherché ni l’argent, ni la gloire. Elle n’a obéi ni à la fascination du danger et ni au mépris de la mort. Elle a juste fait son métier, son devoir, sa passion : témoigner, relater.

En se rendant au Sud Soudan et en Centrafrique, elle savait qu’elle allait se mesurer à l’oubli, l’indifférence, la marginalisation qui sont les pires complices du mensonge et ainsi, les pires ennemis de la vérité. Elle est allée au contact de cette vérité qui, sur le marché des médias, se vend mal tout simplement parce qu’elle ne peut pas s’acheter.

Si ses photos sont si fines, si fortes et si belles, c’est que toutes, sans exception, sont l’aboutissement d’une relation de confiance, d’un rapport d’empathie avec les populations. Dès lors, ces photos sont admirables certes, en ce qu’elles parlent des sentiments de Camille : colère, indignation, révolte devant les bombes et les corps déchiquetés, mais aussi émotion devant l’élégance d’un vêtement, d’une silhouette ou encore la spontanéité d’un éclat de rire. Avec de temps en temps une tendre ironie...

Ce qui est bien plus admirable encore c’est que les photos de Camille Lepage témoignent surtout avec une rare justesse des sentiments les plus profonds qu’elle a su capter dans ceux qu’elle a photographiés.

En définitive, il n’y a dans les photos de Camille Lepage ni haine ni désespoir, juste cette conviction pure et dure comme un diamant que témoigner est utile. Quel formidable écho à la pensée d’Albert Camus qui écrivait en 1939 : « Un journaliste ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des évènements ».

Cette conviction, 79 journalistes l’ont payée de leur vie en 2013. Camille Lepage elle aussi l’a payée de sa vie ! Parce que c’était sa vie et que Saint Exupéry l’a si bien dit dans Citadelle : « Ce pourquoi tu acceptes de mourir, c’est cela seul dont tu peux vivre ». Son destin fut celui d’une jeune femme éperdue de vie et de liberté. « Je réclame la liberté à grands cris », murmurait l’autre Camille, celle qui sculptait.

Alain Fouquet
Adjoint à la Culture de la Ville d’Angers