Camille Lepage vu par...

Plusieurs confrères journalistes sont associés à la rédaction de textes d’accompagnement destinés à saluer le travail de Camille Lepage et son engagement. L’idée de cette exposition photographique bénéficie en effet du soutien de la profession et de l’agence de presse avec qui elle travaillait (Hans Lucas), et elle a recueilli l’approbation de la famille de Camille Lepage.

Camille Lepage : une vie dédiée au photojournalisme

Camille Lepage a mûri à l’ombre du château d’Angers, dans la chaleur des murs de la cité. Mais à l’heure d’entrer dans sa vie d’adulte, c’est à une montagne qu’elle a choisi de se confronter : le silence dans lequel se débattent les populations de pays en guerre, trop loin du commun des mortels pour émouvoir les rédactions.

Cette journaliste de 26 ans avait trop d’empathie pour cautionner cette impasse médiatique. Elle a choisi de larguer les amarres et d’ouvrir les yeux partout où sa plume et son objectif pouvaient servir d’offrande aux victimes oubliées.

« Se mettre à la place des gens, compatir avec leur malheur mais aussi leur bonheur, voilà ce qui faisait la force de Camille en tant que photojournaliste. Elle aimait se fondre dans la masse, aller au contact, malgré la barrière de la langue », dit d’elle, Virginie Nguyen Hoang, qui a fait son stage dans le même journal égyptien.

Diplôme en poche, c’est au Sud Soudan que Camille Lepage a posé son sac à dos en juillet 2012. Dans le dernier né des pays qu’elle qualifiait de « damné », elle a bravé l’interdit d’approcher les occupants des Monts Nouba pour raconter leur destin, celui d’innocents qui meurent de faim sous les bombardements.
Cette vocation l’a poussée quinze mois plus tard, avant tous ses confrères, en Centrafrique, une ancienne colonie française à feu et à sang.

A des milliers de kilomètres de ses bases, elle s’est toujours sentie comme chez elle, même quand ses anges-gardiens étaient armés de machettes ou de Kalachnikovs.

Avec son sourire communicatif, sachant repousser la faim, la soif et la fatigue, elle préférait se réfugier dans les caves et les grottes, au plus près des civils, et circuler à moto pour mieux décrypter la réalité, même dans ce qu’elle a de plus cruelle, sans jamais jouer avec sa vie.

C’est lors d’une expédition dans la brousse, dans le sillage d’une milice chrétienne, qu’elle est pourtant tombée dans une embuscade. C’était le 12 mai 2014, près de la frontière camerounaise.

L’émotion qu’a suscitée son assassinat, les récompenses et les hommages posthumes qu’elle n’a cessé depuis de recevoir attestent du respect qu’inspire sa trajectoire, aussi admirable et fulgurante que désintéressée.
Il reste son souvenir et ses photos pour apprécier le talent de cette aventurière et la bonté de son âme.

Anthony Pasco,
Journaliste au Courrier de l’Ouest

"Une insatiable curiosité et un implacable sens de la justice l’animaient..."

Rien n’obligeait Camille Lepage à rester sept mois en République Centrafricaine. Mais une insatiable curiosité et un implacable sens de la justice l’animaient.

Avant de se vouloir photographe, voire journaliste, l’ambition de Camille était d’abord de rendre justice aux gens qu’elle côtoyait. Cela demande du temps, de la patience et un amour certain de la vérité. Car sitôt levé l’objectif que les attitudes, actes et regards changent. Et il faut un talent particulier pour savoir désamorcer l’artificiel qui se fige dans le réel lorsqu’on tente de le photographier.

C’était là un talent que possédait Camille comme peu d’autres. L’acte photographique dénature souvent l’environnement qu’il tente de documenter. Il n’en saisit qu’une part infime, cadrant ce qui paraît le plus évident à l’œil, l’isolant du contexte matériel et immatériel trop souvent infiniment plus complexe et profond dans lequel il évolue. Ce qui n’était pour le sujet qu’un acte fini dans le temps devient alors sous la gouverne du photographe étranger un symbole immortel et généralisant, cristallisant ce qui semble à priori être une vérité parlant d’elle-même. Un anti-Balaka découpant une victime à coup de machettes. Un Séléka blessé, sur le point de mourir. Une Banguisseoise éplorée par la perte d’un être aimé. Des photos qui illustrent mais ne rendent pas justice et n’expliquent pas. Car le sujet évoluera, créant d’autres vérités pour lui-même et les autres. Des vérités qui viendront parfois même contredire l’à priori qui s’est tracé un chemin de lumière vers la chambre noire du photographe.

Et c’est un exercice d’une grande humilité que de comprendre que la vérité ne s’image que rarement. Que les actes, regards et attitudes qu’on fossilise sur film découlent d’histoires plus anciennes qu’il faut d’abord prendre le temps de comprendre pour véritablement les exposer. C’est ce que Camille tentait toujours de faire, allant plus loin que la simple photo de guerre montrant l’acte barbare, pour poser son objectif sur l’humanité même qui se cache derrière la barbarie.

Cette humanité qui en est la source, et qu’on occulte trop souvent pour nous faire croire à nous-même que cette violence n’a rien à voir avec nous.
Camille aurait fort bien pu faire comme tant d’autres et ne se rendre en Centrafrique que pour quelques jours à la fois, documentant ce qui se montre évident aux yeux neufs de l’observateur étranger. Mais elle avait décidé de rester, d’y vivre et d’y partager la vie des Centrafricains, dans le meilleur comme dans le pire.

Puissent ses images d’abord raconter la vie d’un pays qu’elle a aimé comme peu d’autres l’ont aimé, et rendre justice, à vos yeux, à ce qu’elle a toujours voulu et su faire ressortir dans ses photos, l’Homme, bon comme mauvais, égal à vous, comme à moi, comme à elle. »

Jonathan Pedneault, ami de Camille,
travaille chez Internews avec pour mission de former les Centrafricains au journalisme (photos, vidéo, reportages) ou dans d'autres pays africains

"Elle se consacrait presque entièrement à son travail"

« Je ne connaissais pas Camille depuis très longtemps. A peine plus d’un an, quand j’avais emménagé au Sud Soudan. J’avais rencontré Camille à une terrasse, près du Nil. Elle était exactement telle que vous la voyez sur toutes ses photos : tee-shirt et jean, chaussures de sport, cheveux attachés, pas de maquillage et très souriante.


Je me souviens de peu de choses de notre première ou de notre dernière rencontre. Tout simplement parce que je n’ai pas fait particulièrement attention. Je ne pensais pas que je ne la reverrai jamais et que j’aurais à écrire ce texte.
Je ne me souviens même pas de la manière dont on s’est dit au-revoir la dernière fois. A cette époque, je n’arrêtais pas d’emmener des gens à l’aéroport – c’était le début de l’année, en pleine guerre du Sud Soudan, et de nombreux journalistes arrivaient. J’étais certaine que je la reverrais bientôt.
Nous vivions ensemble, à la périphérie de Juba. C’était très local, nous étions les seules non-Africaines à vivre là. Nous n’avions ni électricité, ni accès à Internet, et seulement un robinet en état de marche dans toute la maison, que nous utilisions pour nous doucher, nous laver les dents, faire la lessive ou la vaisselle.

D’autres personnes (des Ougandais, des Soudanais du Sud et un Soudanais du Darfour) vivaient également dans l’enceinte du bâtiment, dans des huttes de fortune. Il n’y avait aucun système de sécurité. C’était le bon temps, et Juba était une ville plutôt sûre. Camille avait une moto, et je crois que c’était la seule femme que j’ai vu conduire une moto à cette époque à Juba. Elle aimait vivre au Sud Soudan, mais elle aimait aussi le Nuba où elle a travaillé un temps. Elle se rendait seule dans la brousse avec les rebelles, elle a attrapé la malaria et elle a dû rester sous perfusion dans un hôpital en pleine zone de guerre – le gouvernement de Khartoum bombarde les Monts Nuba depuis 2011. Elle aimait les gens là-bas ; ça se comprend parce qu’ils sont tellement gentils et accueillants.

Camille travaillait vraiment dur. Elle se levait tôt non seulement pour les reportages, mais aussi pour tout le travail de post-production. Au moment où je me levais et me préparais à quitter ma chambre, elle arrivait déjà habillée et prête à partir, ses longs cheveux détachés. Elle les attachait rapidement, attrapait son gros sac à dos et son casque, et elle partait à Logali pour travailler sur ses photos (là-bas il y a Internet et l’électricité) ou alors elle faisait un tour de la ville pour rencontrer des gens. Elle était très ambitieuse et une bonne journaliste. Elle était brillante, exaltante. Elle se consacrait presque entièrement à son travail. »


Andreea Campeanu, amie de Camille,
photojournaliste roumaine indépendante installée à Juba
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