Laissez-vous conter la chapelle Saint-Lazare (XIIe - XVIIIe siècles)

Portail de la chapelle Saint-Lazare©Frédéric Chobard
Portail de la chapelle Saint-Lazare©Frédéric Chobard

La redécouverte de la chapelle Saint-Lazare fut une surprise pour bien des Angevins, y compris pour les habitants du quartier. Considérée comme détruite à la Révolution, elle fut pourtant remise au jour, deux siècles après sa vente comme bien national, à la suite de travaux archéologiques menés à l’occasion de la rénovation de la rue Saint-Lazare en 1991 et fut restaurée en 2009.

Une léproserie* de faubourg...

Dans les années 1112-1116, la confrérie des bourgeois d'Angers avait construit une chapelle dédiée à saint Lazare, le pauvre couvert d’ulcères de la parabole évangélique, et son homonyme, ressuscité par Jésus. Au XIIe siècle, en pleine endémie de la lèpre, Angers disposait, comme dans bien d’autres villes, de deux léproseries : La Madeleine, à l’extrémité du faubourg Bressigny et Saint-Lazare, le long d’une route fréquentée en direction d’Avrillé, puis de la Bretagne. Leur position hors de la ville, mais à proximité immédiate est semblable à d’autres léproseries.

La chapelle dans le faubourg Saint-Lazare. Extrait de la vue de Claude Ménard, 1638.
La chapelle dans le faubourg Saint-Lazare. Extrait de la vue de Claude Ménard, 1638.

Dans l’enclos rectangulaire allongé, se trouvaient après le parvis (actuelle place des Acacias), la chapelle, le cimetière et la maison du chapelain, supérieur de la communauté. De l’autre côté de la rue, de petites maisons servaient de logement aux lépreux avec en arrière un jardin, et au-delà une grange ainsi que des terres et clos de vignes. Tout a disparu progressivement lorsque la lèpre fut en voie d’éradication au XVe siècle. Alors que la léproserie était à l’abandon, ses biens furent annexés avant 1628 à l’hôpital général récemment fondé dans la Doutre. Dans les maisons des malades, les frères Récollets de la Baumette, au service des pestiférés, y logèrent un temps et la chapelle devint une simple annexe de la Trinité jusqu’à la Révolution.

De l’abandon à la fouille

Celle-ci fut vendue en 1792 au sinistre Léonard Desvalois qui prêta sa prairie d’Avrillé pour les exécutions révolutionnaires en masse. La chapelle est alors aménagée en habitation, ce qui nécessite la mise en place de cloisons, escaliers, cheminées, portes et fenêtres Après sa redécouverte en 1991, l'intervention archéologique, débutée en 2008, s'est effectuée en deux temps : une étude du bâti en amont de la restauration et une opération d'archéologie préventive. La recherche a concerné les abords immédiats de la chapelle à l'occasion d'un drainage périphérique, puis tout l'intérieur décaissé pour un chauffage par le sol. La problématique de la fouille a été centrée sur trois aspects : les origines de la chapelle, ses différents aménagements depuis le XIIe siècle jusqu'à la Révolution, et enfin la caractérisation des sépultures avec la probabilité de tombes de lépreux.

Plan de la chapelle Saint-Lazare , relevés archéologiques des époques de construction. © Inrap (sous la direction de F. Comte)
Plan de la chapelle Saint-Lazare © Inrap (sous la direction de F. Comte)

… devenue chapelle succursale* de la Trinité

La chapelle romane

L'avancée la plus significative est la mise en évidence d'une structure antérieure à la chapelle romane dont trois fragments de mur en schiste ont été repérés. Il s'agit vraisemblablement de la première construction de la léproserie attestée dans les sources écrites à la fin du XIe siècle et déjà soupçonnée en 1991 par la découverte de tombes avec calage de schiste. La façade occidentale de la chapelle du XIIe siècle a réemployé le mur occidental de ce bâtiment ce qui explique le décalage d'orientation entre les deux murs pignons. Ce mur était aussi moins large de 20 à 30 cm que les murs gouttereaux nord et sud.

Seules trois sépultures ont été repérées à l'extérieur dont l'une est à mettre en relation avec cet édifice. Cette dernière comportait par ailleurs un marquage au sol composé d'un échalas de schiste. L'étude du bâti, complémentaire aux premiers sondages de 1991, confirme l'existence de deux principales campagnes de construction. La première au XIIe siècle d'un édifice rectangulaire très simple d'environ 12,50 x 8,50 m, avec une seule porte centrale dont une base de piédroit* en calcaire avait été partiellement conservée. Les murs d'1,30 m de schiste, renforcés par des contreforts, comportent encore sur chacun des trois côtés - hormis sur la façade disparue - les traces de deux baies. La datation avancée du XIIe siècle repose sur la mention d'installation de la chapelle dans les sources écrites, sur la mouluration des baies et sur quelques pièces de la charpente d'origine où des prélèvements pour datation ont été effectués.

Décor représentant un visage, peint au XIIIe siècle © Frédéric Chobard
Décor peint d'une baie romane du mur nord © Frédéric Chobard

Les modifications médiévales

Peu de travaux peuvent être datés du Moyen Âge. On note cependant à proximité de l'autel, la création d'une niche abritant un lavabo de chœur sans doute ajouté au XIIIe siècle et d'un décor mural de la même époque, où quelques fragments subsistent dans les embrasures des baies romanes. Les arcs de celles-ci ont été repris probablement au XVIe siècle et partiellement rabaissés peut- être lorsque la chapelle a servi de prêche protestant. Sur un sol de terre battue, des carreaux de terre cuite (11 x 11) ont ensuite été posés et quelques témoins toujours en place ont pu être observés en bordure d'une fosse de sépulture. La chapelle reste le seul élément de la léproserie médiévale avec une partie de la fondation du mur d'enclos et la base d'une margelle de puits sous la place des Acacias.

 

Décor peint d'une baie romane du mur nord © Frédéric Chobard
Décor peint d'une baie romane du mur nord © Frédéric Chobard

L'agrandissement au XVIIIe siècle

La seconde campagne de travaux d’importance a été effectuée au début du XVIIIe siècle. La chapelle a été doublée en longueur, la charpente et les ouvertures refaites. De la période moderne datent aussi une petite porte côté rue, légèrement décalée par rapport à l'ouverture actuelle et le sol de grandes dalles de schiste scellées à l'argile, puis de grands panneaux composés de petits carreaux sur pointe entourés eux-mêmes de grands carreaux de terre cuite, d'ardoise ou de calcaire. Le niveau du sol a été très peu modifié au fil du temps. La base d'un autel contre le mur du chevet semble avoir été abandonnée au profit d'un grand retable éloigné de deux mètres du mur de ce dernier. Quelques vestiges sculptés en ont été récupérés dans les murs de cloisonnement lorsque la chapelle est devenue une maison d'habitation à la Révolution. On en voit des éléments dans une grande niche à gauche de l’ancien chœur. L'espace en arrière de ce retable servait de sacristie. Devenue la succursale de la paroisse de la Trinité, avec un vicaire résidant sur place dans le courant du XVIIIe siècle, on y pratiquait de nombreuses inhumations. Une cinquantaine de tombes a été repérée sur une surface de 136 m2, mais seulement 32 ont pu être fouillées. La concentration des tombes s'avère plus importante du côté du chœur. Deux sépultures ont été identifiées contre la barrière de chœur au centre comme appartenant à des prêtres dont la tête était orientée à l'est.

Aucune tombe ne peut être vraiment attribuée au Moyen Âge, les inhumations modernes ayant presque totalement remanié le sol de la chapelle. L'étude anthropologique a été complétée par le dépouillement des registres de sépultures de la Trinité qui montre que la chapelle et le cimetière ont été particulièrement utilisés avec une trentaine d'inhumations en moyenne par an jusqu'en 1783. La chapelle de la léproserie Saint-Lazare, conservée et transformée au XVIIIe siècle, commençait à acquérir une autonomie paroissiale, ce dont témoigne la fouille.

 

Chapelle Saint Lazare, dessin de Jean Ballain, 1716, bibliothèque municipale d'Angers, cliché Bruno Rousseau
Dessin de Jean Ballain, 1716, bibliothèque municipale d'Angers, cliché Bruno Rousseau

Un équipement culturel depuis 2009

Plus de quinze ans après son inscription au titre des Monuments historiques en 1992, l’ancienne chapelle a fait l’objet d’une restauration sous la direction de Valérie Legrand, architecte du patrimoine. Ces travaux prennent logiquement appui sur l’état du XVIIIe siècle. Les témoins conservés sous l’enduit ciment et le dessin par Ballain ont permis de refaire la porte principale d’entrée, les ouvertures côté rue ainsi que les contreforts qui avaient disparu. Cependant ont été conservés comme témoins archéologiques, les vestiges de baies romanes ainsi que la plupart des éléments dégagés par l’étude archéologique du bâti dont les trous de boulin.

L’espace intérieur, dégagé de tous les cloisonnements a permis de retrouver le volume initial. Le lambris enduit auparavant sur le seul chœur a été reconstitué aussi sur toute la nef. Le clocheton dont seule la base charpentée existait, a lui aussi été restitué. Les vitraux contemporains du maître-verrier Eric Boucher de Seiches-sur-le-Loir ont fait l’objet d’un concours par les habitants du quartier.

Vue intérieure de la chapelle Saint-Lazare © Frédéric Chobard
Vue intérieure de la chapelle Saint-Lazare © Frédéric Chobard

A l’entrée, une extension contemporaine mais traitée en schiste referme l’enclos initial. Reliée à la chapelle par un sas de verre surmonté d’une pergola, elle permet ainsi une utilisation facilitée de la chapelle comme lieu d’expositions et de rencontres. Sa conception, que l’on doit à l’architecte Sophie Seigneurin, assure une transition entre la chapelle et les récents immeubles collectifs.
A noter, une sculpture du XVe siècle représentant sans doute saint Maurice, exposée dans le chœur a été restaurée grâce au financement de l’association Renaissance de la chapelle Saint-Lazare.

 

 

Statue de saint Maurice (?), XVe siècle © Frédéric Chobard

Glossaire:

*Léproserie : Établissement hospitalier qui accueille et isole les lépreux.
*Piédroit : Jambage d'une porte ou d'une baie.
*Succursale : Chapelle dépendante d'une église paroissiale qui accueille les fidèles d'un secteur éloigné de la paroisse.


François Comte, Archéologue, Ville d’Angers

2013

Vitrail d'Eric Boucher © Frédéric Chobard
Vitrail d'Eric Boucher © Frédéric Chobard