Laissez-vous conter la maison d'Adam et l'architecture à pan-de-bois

Maison d’Adam : Vierge et ange de l’Annonciation, côté rue Montault © Ville d’Angers - Cliché Thierry Bonnet.
Maison d’Adam : Vierge et ange de l’Annonciation, côté rue Montault © Ville d’Angers - Cliché Thierry Bonnet.

La maison d’un riche commerçant

La maison d’un apothicaire

Située place Sainte-Croix, au chevet de la cathédrale, sur un des axes marchands les plus anciens de la ville, la maison d’Adam est la plus exceptionnelle parmi les quelque quarante maisons à pan-de-bois encore en place à Angers. Ses dimensions imposantes, sa structure complexe et son décor énigmatique la placent parmi les plus remarquables ouvrages de charpenterie de la fin du Moyen Age en France. Elle doit son nom aux figures d’ "Adam et Eve" qui encadraient l’ "Arbre de vie", sur le poteau d’angle du rez-dechaussée. On la voit mentionnée sous ces deux appellations, aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans des documents fiscaux du chapitre cathédral. Une datation récente de quelques bois par dendrochronologie* situe dans l’année 1491 les derniers abattages relatifs à la charpente du toit et précise enfin la date de construction de ce logis. Sa qualité trahit le statut social du constructeur et des propriétaires successifs, tous apothicaires selon un autre document fiscal de 1526.

Une position idéale

Une architecture savante

La maison d’Adam avait subi d’importantes altérations vers 1814, avec la suppression notamment du large pignon sur la place. Dans les années 1950, celui-ci fut rétabli avec son décor sculpté (moderne donc, à partir du troisième étage). En 1995, la dernière restauration a permis de consolider la structure, de traiter les bois et de remplacer, entre les colombages*, le hourdis* en ciment de 1950 par un isolant plus naturel à base de chanvre.
Aujourd’hui bien dégagée sur la place, la maison d’Adam était à l’origine au croisement de deux rues étroites, bordées de logis commerçants tout aussi étroits.

Cette position privilégiée a permis le développement de deux belles façades, soit dix mètres de façade sur chaque voie (le double des largeurs habituelles) et six niveaux au lieu des quatre niveaux traditionnels. La démultiplication des pignons, les panneaux à losanges solides et décoratifs, les encorbellements* à énormes sablières* profondément moulurées, portées par d’épais poteaux sculptés d’une seule masse, illustrent de façon magistrale le savoir-faire des charpentiers, parvenu à son apogée. La tourelle d’angle en surplomb abrite de minuscules cabinets, "écritoires" ou "comptoirs", empruntés aux logis de notables, qui enrichissent avec pittoresque les extérieurs.

Vue d’ensemble de la maison d’Adam © Ville d’Angers. Cliché Jean-Noël Sortant
Vue d’ensemble de la maison d’Adam © Ville d’Angers. Cliché Jean-Noël Sortant
Maison d’Adam : Samson terrassant le lion,façade du côté de la rue Montault.
Maison d’Adam : Samson terrassant le lion,façade du côté de la rue Montault.

Un décor à la fois profane et religieux

Le décor sculpté

La richesse du décor sculpté fait surtout la renommée de cette maison. Des motifs ornementaux d’inspiration naturaliste tels que les noeuds d’arbre, ou purement décoratifs sur le thème des torsades, habillent l’ensemble des poteaux. Les scènes figurées sont particulièrement nombreuses, chaque poteau porte un personnage, un animal ou un groupe à la jonction des sablières. L’iconographie, qui a favorisé maintes hypothèses alchimistes, oscille entre les deux grands pôles de la sensibilité médiévale. Les sujets religieux tels la Vierge et l’ange de l’Annonciation, le pélican donnant son sang à ses petits (symbole de la Résurrection), saint Michel ou saint Georges terrassant le dragon, alternent avec toute une gamme de scènes ou de figures profanes ou "vulgaires", depuis le couple amoureux à l’émouvante gravité, les joueurs de flûte ou de musette, jusqu’à diverses variations du fantastique (centaures, griffons, chimères), sans oublier la fameuse figure de "Tricouillard". Il faut imaginer l’ensemble de ces décors paré de couleurs vives, que d’importants remaniements en 1814 firent disparaître définitivement.

 

Localisation de maisons à pan-de-bois.
Localisation de maisons à pan-de-bois.

D’autres maisons à pan-de-bois…

Un modèle pour l’habitat marchand

Le pan-de-bois fut à Angers un mode de construction très développé jusqu’à la fin du XVIe siècle. Ce matériau était utilisé pour les façades, en mixité avec la pierre locale pour les murs non visibles, essentiellement le long des grandes rues marchandes. Quelques maisons éparses et un ensemble bien conservé sur la place de la Laiterie dans la Doutre, en rappellent le souvenir. Certaines d’entre ces demeures à pan-de-bois losangé témoignent de l’existence d’une élite marchande tout au long de la Renaissance. La plus exceptionnelle - le logis Girard-Abraham, place Romain, construit en 1596 et malheureusement détruit - formait le digne pendant de la maison d’Adam. Parmi les logis inspirés de cette dernière, le 21, rue Saint-Laud, construit vers 1520 (avec d’élégantes figures d’Adam et Eve) ou le 7, rue de l’Oisellerie, en 1532, attestent la permanence de formes gothiques en pleine Renaissance et l’archaïsme des charpentiers vis-à-vis des maçons. Les décors de la première Renaissance*, constitués de discrets pilastres* ou colonnettes (62, rue Baudrière ou 4 et 15, rue Saint-Laud) n’apparaissent pas eux-mêmes avant le milieu du siècle, sur des façades sans encorbellement (interdits par la municipalité en 1541).

Particulier à Angers, le style de la seconde Renaissance* illustre une période rarement représentée en France, dans l’architecture en bois : le style maniériste reconnaissable au décor proliférant et aux figures anthropomorphes* qui ornent les poteaux d’angle ou de fenêtres (9, rue des Poëliers, 6, rue Pocquet-de-Livonnières, 5, rue de l’Oisellerie…).

 
La maison construite pour l’apothicaire Simon Poisson, 67, rue Beaurepaire et datée de 1582 sur un cartouche, est la plus ambitieuse par ses statues allégoriques représentant les vertus de la Science et de la Magnificence au premier étage, de l’Amitié et de la Libéralité au deuxième étage.

  • Glossaire :

*Colombages : pièces de bois apparentes constituant la structure de la façade.
*Dendrochronologie : étude des cernes du bois pour en déterminer l’âge.
*Encorbellement : en saillie, en surplomb.
*Figure anthropomorphe et figure engainée : statue servant de support vertical ; elle est dite “engainée” quand sa partie inférieure est prise dans une gaine.
*Hourdis : remplissage entre les pièces de bois.
*Pilastre : montant vertical rectangulaire en saillie du mur.
*Première Renaissance : période de l’art français de l’extrême fin du XVe siècle aux années 1530, marquée en architecture par la construction des châteaux de la Loire. C’est le passage de l’art gothique flamboyant à l’art classique, sous l’influence de la découverte de l’art italien.
Sablière : pièce de bois horizontale apparente en façade séparant les différents niveaux.
*Seconde Renaissance : jusqu’à la fin du XVIe siècle. C’est le début du style classique français, où l’art italien est désormais parfaitement assimilé. C’est un art savant et recherché, qui fait la synthèse entre l’Antiquité, la Renaissance italienne et les traditions nationales, ce qui explique la grande variété des architectures pendant cette période d’une province à l’autre.

 

Olivier Biguet,Conservateur du patrimoine, Ville d’Angers
Dominique Letellier-d'Espinose,Chercheur service régional de l’Inventaire, DRAC des Pays de la Loire

2002

Maisons à pan-de-bois 5, 7 et 9, rue de l’Oisellerie © Cliché François Lasa, Inventaire général.
Maisons à pan-de-bois 5, 7 et 9, rue de l’Oisellerie © Cliché François Lasa, Inventaire général.
Logis Girard-Abraham autrefois place Romain © Musées d’Angers - Cliché Pierre David.
Maison d’Adam : le couple amoureux. Façade du coté de la place Sainte-Croix © Ville d’Angers - Cliché Thierry Bonnet.
Maison d’Adam : le couple amoureux. Façade du coté de la place Sainte-Croix © Ville d’Angers - Cliché Thierry Bonnet.

Découvrez de l’extérieur la maison d’Adam


place Sainte-Croix

et les autres maisons à pan-de-bois :
- 62, rue Baudrière
- 4, 15 et 21 rue Saint-Laud
- 5 et 7, rue de l’Oisellerie
- 9, rue des Poëliers
- 6, rue Pocquet-de-Livonnières
- la maison Simon Poisson située 67, rue Beaurepaire…

Renseignements

Maison Simon Poisson 67, rue Beaurepaire : figure engainée © Ville d’Angers. Cliché Stéphanie Vitard
Maison Simon Poisson 67, rue Beaurepaire : figure engainée © Ville d’Angers. Cliché Stéphanie Vitard