Les greniers Saint-Jean

Chroniques historiques

"Merveilleux ensemble dont tous les archéologues et tous les érudits ont souvent admiré la superbe unité artistique". Ainsi s'exprimait en 1889 le docteur Guignard, maire d'Angers, en visite à l'hôpital et aux greniers Saint-Jean, le plus beau témoin de l'architecture hospitalière du Moyen Age en France dont la fondation, favorisée par le royal patronage d'Henri II Plantagenêt, est due au sénéchal d'Anjou Étienne de Marsai, vers 1175.

Un bâtiment imposant…

Arch. mun. Angers, coll. Robert Brisset. 9 Fi 539.

Les greniers ont été construits sur une partie du cimetière Saint-Laurent, don de l'abbesse du Ronceray en 1188. La "roche de l'aumônerie", évoquée dans la donation, désigne peut-être le pointement de schiste où furent creusées les caves vers la fin du XIIe siècle, sous l'administration des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Le bâtiment forme une vaste construction à deux niveaux. Les caves - deux vaisseaux voûtés d'arêtes séparés par d'énormes piliers carrés - ouvrent vers le nord de plain pied sur l'enclos, grâce à la dénivellation du terrain. A l'étage, les greniers proprement dits sont divisés en trois vaisseaux séparés par de grands arcs en plein cintre retombant sur des colonnes jumelées (XIIe siècle) ou de simples piliers (XVIe siècle). Les façades sur la place du Tertre-Saint-Laurent et la rue des Greniers-Saint-Jean, entièrement en schiste, formaient l'extrémité de l'enclos hospitalier, avec de longues meurtrières pour seules ouvertures. L'entrée primitive se situait sur la façade orientale en tuffeau, percée d'une série de baies jumelées se poursuivant sur le pignon nord.

… "ventre" de l'hôpital Saint-Jean

Nouvelle façade des greniers Saint-Jean. 2001. Arch. mun. Angers, photothèque, cliché Serge Simon.

Le décor très soigné et les nombreuses baies des greniers surprennent pour un simple bâtiment à provision. Avait-il également pour fonction de loger certains officiers de l'hôpital ? La conservation des céréales y est en tout cas attestée à partir du XIVe siècle. La charpente n'était sans doute pas visible comme elle l'est aujourd'hui : un plancher ménageait une aire de stockage supplémentaire, car les magasins devaient permettre de nourrir plusieurs centaines de personnes par jour. Une galerie conduisait des greniers à un moulin-tour dont les fondations ont été retrouvées en fouilles. Cette liaison grenier/moulin se retrouve au "farinier" de l'ancienne abbaye de Cluny. Le moulin ruiné a été remplacé en 1824 par une école de charité construite par l'architecte Louis François, devenue l'actuel bâtiment des services. Dans les caves était conservé le produit des nombreuses vignes de l'hôpital. Une source s'écoulant sur les parois, réunie en deux conduites principales, faisait office de chasse d'eau en se déversant dans les canalisations en bordure de la salle des malades où se trouvaient les latrines .

Une brasserie aux greniers

De la fin du XVIe siècle à la révocation de l'édit de Nantes en 1685 s'étendait devant les greniers le cimetière protestant. Deux sépultures y ont été récemment dégagées. En septembre 1561, le maire décide de louer aux protestants une partie des greniers, afin d'éviter le scandale d'un prêche public aux halles, au coeur de la ville. A quoi s'opposent fermement les religieux de l'hôpital. Les grandes épidémies de peste obligent à loger des malades aux greniers, spécialement en 1598. Lors de la visite de Mérimée à Angers en 1836, le bâtiment sert toujours de grenier à blé, fonction qu'il garde partiellement jusqu'à l'inauguration du nouvel hôpital en 1865. Dès 1857, Charles Hetzel, directeur du conservatoire municipal de musique, peut y donner des concerts et les greniers sont classés monuments historiques en 1862. La ville les achète en 1868, mais la Commission des hospices les avait entre-temps loués à un brasseur. Les caves restent à usage de brasserie jusqu'en 1930, tandis qu'après 1878 les greniers, divisés en trois salles par des cloisons, servent de remise pour le matériel des fêtes de la ville, de salle de concerts pour la Fanfare de la Doutre et de réserve du musée archéologique Saint-Jean.

Renaissance et restauration

Détail de la façade restaurée. Mars 1994. Arch. mun. Angers, photothèque, cliché Jean-Patrice Campion.

L'ensemble est restauré dans l'Entre-deux-guerres et un musée du vin ouvert en 1932 dans les caves par le chanoine Urseau, conservateur du musée archéologique. Depuis 1954, les greniers sont transformés en salle des fêtes. S'y déroulent de prestigieuses manifestations : la réception du colonel Glenn, premier astronaute américain, en 1966 ; le concert inaugural du nouvel Orchestre philharmonique des Pays de la Loire (21 septembre 1971) ; le dixième anniversaire du jumelage entre Angers, Haarlem et Osnabrück (1974). La restauration réalisée en 1992-1994 sur les plans de l'architecte en chef des Monuments historiques, remet en valeur l'architecture des greniers tout en apportant les améliorations indispensables à l'accueil du public : nouveau pignon sud sur la place du Tertre-Saint-Laurent incluant vestiaires et toilettes, bâtiment de service avec office et chaufferie relié par une galerie à la grande salle.

Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
Avec la collaboration de François Comte, Archéologue de la ville d’Angers

(Vivre à Angers, mars 1994)