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Quand les maires festoyaient...
Chroniques historiques
Maurice Edmond Sailland, dit Curnonsky, était angevin. Né en 1872, le "prince des gastronomes" a su défendre la cuisine française. Mais l'art du bien manger est de toute époque… Témoins, ces quelques moments "gastronomiques" de l'hôtel de ville, extraits des archives.

En Anjou, comme ailleurs, les occasions n'ont jamais manqué pour festiner. Les plus anciens menus conservés aux archives municipales - en réalité des notes de frais détaillées - remontent à 1669. Le conseil de ville, créé par Louis XI en 1475, avait chaque année au moins deux bonnes raisons de donner de grands repas : les élections du 1er mai (renouvellement de deux échevins chaque année et du maire tous les deux ans) et la grande procession de la Fête-Dieu (appelée le Sacre à Angers). S'y ajoutent les banquets offerts en l'honneur de la famille royale ou à de hauts personnages en visite.
Un festin "au deschet"
En 1651, dans sa chronique, le curé Jousselin de Sainte-Croix d'Angers présente les repas d'élections du 1er mai comme une tradition : "Comme ce soit la coustume que le premier de may, jour de l’élection du maire, il se fait un festin auquel participent tous ceux du corps de ville et quelquefois les députez des paroisses qui ont nommé le maire et les eschevins…" Sur la table, viandes fines et dessert arboraient les armoiries du nouvel élu. Le menu de 1651 n'a pas été conservé, mais l'on sait par Jousselin que du paon devait être servi, vestige des tables seigneuriales du Moyen Âge.
La tradition est rompue en 1651 par les événements de la Fronde. Le "parti populaire" réussit à faire élire maire l'avocat Michel Bruneau, choisi en dehors du groupe des magistrats du présidial qui détient habituellement le pouvoir. Pour lui nuire en faisant retomber sur lui l'accusation de "folles dépenses", les échevins appartenant à ce groupe commandent un festin somptueux. Le maire refuse sa porte au banquet : le pâtissier Chompaing l'installe donc à l'hôtel de ville. Peine perdue, les mets restent seuls dans la salle… Le préjudice s'élève à 1 183 livres, sans le pain et le vin, somme énorme pour l'époque. Le 2 mai, le lieutenant général de police permet "de vendre ledict festin au deschet (…), à très grande perte : ce qui avoit cousté un escu estoit vendu 10 sols", sans compter "la grande confusion du monde, qui prist beaucoup de choses sans payer”.

Dîner du 1er mai 1725
Cette mésaventure reste exceptionnelle dans les annales du conseil de ville, où d'ordinaire les dîners étaient plus appréciés. Voici le menu du 1er mai 1725 (Arch. mun. Angers, CC 19). Il est remarquable du service à la française qui dispose tous les plats d'un même service sur la table, suivant un plan bien réglé comportant : potages et entrées, rôt (viandes), entremets (ragoûts, tourtes, pâtés disposés entre le rôt et le dessert), dessert. Des hors-d'oeuvre accompagnent entrées et entremets. Les convives ne mangent pas de tout, mais choisissent en fonction de leurs goûts et de la proximité des plats.

Pour une table de 28 couverts :
Potages et entrées : Au milieu, un surtout garni, à côté un gros aloyau à la Godard garni d'un miroton et de son ragoût, un gros quartier de veau piqué de jambon, un grand potage de poularde farcie garnie de laitue farcie aux petits pois, un grand potage garni de pigeons aux écrevisses, une grande tourte de filets de lapereau, une tourte de douze pigeons naissants au coulis d'écrevisse, une grande terrine de 18 queues de mouton, une grande terrine de deux langues de boeuf à la braise au jambon.
Petits plats d'entrée : deux plats de deux gélines farcies aux truffes, deux plats de six pigeons au basilic, deux plats de fricassée de poulet aux champignons.
Rôt : une "eselanche" à la royale avec son ragoût, deux filets de boeuf à la broche aux câpres, deux filets de noix de veau aux mousserons, une poitrine de veau farcie à la Dauphine, un miroton de huit cailles.
Hors-d'oeuvre : deux plats de boudin noir, deux d'andouilles et deux de petits pâtés, deux de côtelettes en crépine, deux plats de raves, deux de moutarde.
Entremets : jambon, grand pâté, deux corbeilles de gelée de blanc-manger, deux lapereaux, six pigeons naissants, huit cailles bardées, huit poulets de grain, deux plats de gelines en dindonneau, deux fritures d'artichauts, deux plats d'asperges au jus, une croûte au jambon, un pain aux mousserons, deux grands plats d'écrevisses, deux ragoûts de petits pois, deux jattes d'oranges, quatre salades différentes.
Dessert : quatre grandes corbeilles d'oranges douces dressées en buisson, deux grandes corbeilles de gaufres, deux de fruits crus, deux grandes tourtes différentes pour les bouts de la table, pour les côtés deux ovales de pralines, quatre compotes différentes, deux ovales de pelure d'orange, deux de biscuit amers, deux d'amandes sèches, deux de gros biscuits, artichauts, deux compotes liquides, deux corbeilles d'oranges douces au sucre, deux d'échaudés, deux de crème douce, deux de poires à l'eau de vie.

Collation du Sacre
Les repas du Sacre étaient moins plantureux : il ne s'agissait que d'une collation prise au milieu de la journée, au tertre Saint-Laurent, pendant le sermon du prédicateur. Le soir, un souper était donné à l'hôtel de ville.
Au menu de la collation du Sacre du 2 juin 1768, commandé par Charles Gontard des Chevaleries : un potage et le bouilli, une terrine de langue verte au jambon, une terrine de deux poulets, un plat de ris de veau piqué glacé, deux pigeons à la crapaudine et leur salpicon, un aloyau et son ragoût, un jambon, un dindonneau piqué rôti, un lapereau piqué rôti et quatre cailles, deux salades, un plat de pois, un buisson d'écrevisses, un plat de crémets, deux assiettes de sucre, deux de fraises et deux de cerises, une de "camuseaux", une de praline .
Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d'Angers
(Vivre à Angers, décembre 1998).
(copie 1)
Durant l’Antiquité, les cimetières étaient relégués à l’écart des vivants, loin aux extrémités des villes. L’époque carolingienne les ramène au cœur des cités, à l’ombre des églises. Au milieu du XVIIIe siècle, Angers compte seize paroisses urbaines, onze cimetières intra-muros et quatre en dehors des murailles. Mais, par souci d’hygiène, l’édit royal du 10 mars 1776 ordonne de transférer les cimetières hors des villes du royaume.
À Angers, les opérations sont effectuées quelques années avant la Révolution. Pour autant, les cinq nouveaux cimetières du début du XIXe siècle restent proches des habitations. Trop proches et trop restreints. Ils sont remplacés par deux vastes champs de repos, dénommés suivant leur emplacement géographique : le cimetière de l’Ouest pour la rive droite de la ville, celui de l’Est, pour la rive gauche.
C’est en 1834 que le conseil municipal, après avoir hésité entre la Chalouère et le quartier des fours à chaux, décide d’ouvrir le nouveau cimetière de l’Est sur le chemin d’Angers à Saint-Barthélemy, dans un terrain vallonné « qui a le mérite surtout d’un isolement presque complet ». Trois propriétaires principaux vendent les terrains de leurs fermes, en particulier ceux des Petites-Rates et du Puits-Garnier.
L’endroit est clos de grands murs entre 1837 et 1840. Le cimetière, de forme triangulaire, figure au cadastre de 1842. Les plantations existantes sont complétées, des allées tracées. À l’image du Père-Lachaise parisien, le « Père-Lachaise » angevin apparaît comme un parc romantique, à l’anglaise : huit rectangles symétriques sont enveloppés par un réseau d’allées sinueuses. En point d’orgue, la chapelle néoromane, bâtie par Ernest Dainville entre 1868 et 1870 sur une double initiative : celle d’un comité de dames pieuses, présidé par l’épouse du maire Montrieux et celle de la ville elle-même, qui souhaitait aménager une crypte-ossuaire pour rassembler les ossements provenant des anciens cimetières supprimés. La façade est une interprétation de celle de Notre-Dame-la-Grande de Poitiers.
Chapelle du cimetière de l'Est. Arch. mun. Angers, photothèque, Cliché Sylvain Bertoldi.
La nouvelle nécropole, bénie le 12 décembre 1847 par Mgr Angebault, ravive et solennise le culte des morts. L’éloignement du lieu occasionne l’apparition de nouveaux rites : emploi d’un corbillard - pour la première fois à Angers - nouveau règlement des pompes funèbres, nouveaux tarifs avec six classes pour les inhumations, messes régulières pour les défunts à la chapelle.
La première inhumation est celle du meunier René Bougère, décédé le 20 janvier 1848. Il demeurait en voisin aux Deux-Croix et avait vendu un petit terrain pour compléter le cimetière. Sa tombe est toujours conservée. De 4,72 hectares à son ouverture, le cimetière compte actuellement 13,36 hectares. C'est un grand livre d'histoire angevine, mais aussi un musée en plein air où l’on peut suivre l’évolution de l'histoire de l'art. Sept tombes sont inscrites à l’inventaire des monuments historiques. Aujourd’hui, les pratiques évoluent vers le développement de la crémation, qui supprime les monuments funéraires : un jardin du souvenir, le premier de Maine-et-Loire, a été créé en 1982, augmenté par la suite de trois jardins cinéraires et d’autant de columbariums.
Tombeaux remarquables au titre de l’art et de l’histoire
1ère visite : carrés 1 à 17 (dans le prochain numéro : carrés 18 à 48)
1 - Georges SAULO (1865-1945), sculpteur, dont on retrouve plusieurs œuvres au cimetière. La tombe était autrefois ornée d’un médaillon de bronze ou de marbre.
2 - Alexandre HÉRAULT (1816-1899), philanthrope original, obtenteur de nouvelles variétés de melons et de poires. Il a légué toute sa fortune – 900 000 F – à la Ville d’Angers. Son buste en bronze, qui domine une tombe monumentale, est l’œuvre de Saulo.
3 - Alfred PELÉ (1859-1917), créateur de la grande épicerie de la place du Ralliement, disparue en 1951
4 - Chapelle de la famille COINTREAU, industriels liquoristes, édifiée en 1924. Édouard Cointreau (1849-1923) a mis au point vers 1875 la liqueur blanche parfumée au zeste d'orange qui deviendra fameuse.
5 - Chapelle CLAMENS-GOXE. Belle porte dans le style Art nouveau. Jean Clamens (1850-1918), maître verrier, dirigeait un important atelier de vitraux, situé face au château. Il a notamment réalisé les vitraux de la chapelle du cimetière.
6 - Chapelle MONDAIN. Rémy Mondain (1848-1908) a créé en 1875 le premier grand magasin d’Angers, avec Rémy Chanlouineau et Louis Volerit.
7 - Jules-Eugène LENEPVEU (1819-1898), artiste peintre, spécialiste des vastes décorations : plafonds de l'Opéra de Paris et du théâtre d'Angers, histoire de Jeanne d'Arc au Panthéon… Le haut monument en marbre blanc est orné du buste en bronze de l’artiste, par Injalbert.
8 - Pierre-Théophile BERTON (1827-1894), inventeur d'un système d'ailes de moulin à vent, figuré sur sa stèle. ISMH
9 - Grégoire-René LECOINDRE, curé de Saint-Laud (1801-1858). Tombe exceptionnelle, la seule du département en forme de gisant. En fonte, l’ecclésiastique est revêtu de ses ornements sacerdotaux, un calice entre les mains. Ses pieds reposent sur une licorne. C’est un bel exemple de la vogue du Moyen Âge au XIXe siècle. ISMH
10 - Jean DAUBAN (1790-1868), directeur de l'école des Arts et Métiers d’Angers, père de Jules, le peintre. Son buste, juché sur une courte colonne à chapiteau proéminent, est dû à l’Angevin Julien Roux, qui a oeuvré à la façade du théâtre, place du Ralliement. ISMH
11 - Anselme-François PAPIAU de LA VERRIE (1770-1856), maire d'Angers de 1813 à 1815. Monument en marbre blanc, très simple, en forme de cippe*, orné de la figure de la Religion par David d’Angers : seule œuvre de l’artiste pour le cimetière, la clientèle angevine n’appréciant pas ses idées républicaines trop prononcées. ISMH
12 - René BOUGÈRE, « doyen de ce lieu de repos », mort le 20 janvier 1848. Monument en fonte, en forme de petit temple antique avec fronton et acrotères à palmettes, orné d’un vocabulaire décoratif symbolique : lampes à huile allumées, chouettes, sabliers, croix grecques. ISMH
13 - Eugène-Joseph DAVIERS (1815-1871), directeur de l'école de médecine d'Angers
14 - Jules BORDIER (1846-1896), fondateur de l'Association artistique des concerts populaires
15 - Adrien RECOUVREUR (1858-1944), président de la Société des amis des arts, conservateur du musée Turpin-de-Crissé à l'hôtel Pincé.
La stèle est ornée d'un bas-relief en bronze de Charles Chesneau daté de 1930.
16 - Chapelle néoclassique à dôme de la famille de MIEULLE, édifiée en 1849 pour Joseph-François de Mieulle. Originaire de Sisteron, nommé receveur général des finances à Angers en 1815, il est à l’origine de l’implantation angevine de cette famille.
17 - Julien DAILLIÈRE (1812-1887), poète, lauréat de l’Académie française, fondateur d’un prix de poésie. Son tombeau était orné d’une copie en bronze - mise en réserve - du Penseroso réalisé par Michel-Ange, cadeau de Napoléon III pour remercier l’écrivain de sa pièce de théâtre, L’Aigle.
18 - Ferdinand-Jacques HERVÉ-BAZIN (1847-1889), professeur en droit à l'université catholique, conseiller municipal, grand-père du romancier Hervé Bazin
19 - Alexandre-Auguste JOUBERT-BONNAIRE (1785-1859), maire d'Angers de 1830 à 1832
20 - René BELLENGER (1838-1914), marbrier-sculpteur. Il a lui-même sculpté sa stèle, d’une représentation d’un cimetière au début du XXe siècle, probable image du cimetière de l’Est où il travaillait souvent.
21 - Jules DAUBAN (1827-1908), peintre, conservateur du musée des Beaux-Arts d’Angers pendant quarante ans et directeur de l'école des Beaux-Arts. Il a notamment décoré le foyer du théâtre et la chapelle de l’hospice Sainte-Marie à Angers.
22 - Abbé PINEAU (1839-1885), curé de Saint-Joseph (1877-1885), à l’origine de la construction de l’orgue Cavaillé-Coll de l’église Saint-Joseph. Monument d’André et Moisseron en forme de ciborium néoroman abritant le buste de l’ecclésiastique.
23 - Abbé René-Prosper BACHELOT, curé de Saint-Serge (1872-1898), surnommé le saint Vincent de Paul de Saint-Serge. Sa tombe est toujours fleurie.
24 - Chapelle de la famille BOUGÈRE :
Laurent Bougère (1864-1918), banquier, député de Maine-et-Loire, membre de la commission de l'Armée à l'Assemblée nationale, conseiller général et municipal
Ferdinand Bougère (1868-1932), son frère, banquier, député, puis sénateur
25 - Robert BRISSET (1913-1984), pharmacien expert analyste et chimiste, photographe des transformations d'Angers. Sa collection de 15 600 photographies est conservée aux Archives municipales
Entre le carré 4 et 36, proche de l'accueil du cimetière : Colonne commémorative de la catastrophe du pont de la Basse-Chaîne qui fit 225 victimes parmi les soldats du 11e léger le 16 avril 1850
Texte et photographies, Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
(Vivre à Angers, novembre 1998)




